À la découverte des émotions (5) – Développement de l’enfant

La maturation du cerveau commence dès le premier mois du développement embryonnaire in utero, entre le 19e et le 28e jour, et se poursuit jusqu’à 25 ans, notamment au niveau des parties préfrontales du cerveau impliquées dans le contrôle de l’activité mentale et de l’impulsivité. Elle s’opère à des rythmes très variables dans différentes zones du cerveau et il est aujourd’hui admis que, contrairement à ce qu’imaginaient les pionniers de la psychologie du développement, le développement cognitif et socio-émotionnel de l’enfant n’est pas linéaire, mais dynamique (Borst, 2019).

Quand un bébé naît, son cerveau est très malléable. L’environnement affectif, social et économique dans lequel l’enfant grandit est déterminant pour la maturation et la plasticité de son cerveau, affectant notamment les aires cérébrales impliquées dans les apprentissages. En particulier, l’exposition à un stress environnemental chronique pendant la grossesse et dans l’enfance peut avoir un effet sur l’expression de certains gènes et favoriser l’augmentation de l’hormone du stress, le cortisol ; cette augmentation peut affecter le développement de certaines régions cérébrales et notamment des lobes frontaux (Borst, 2019). L’environnement et les relations avec son entourage ont donc un effet important sur la manière dont l’enfant se développe. En raison du manque de maturité cérébrale, les bébés et les jeunes enfants n’ont pas encore la capacité de contrôler leurs émotions (Gueguen, 2018). Leurs réactions émotionnelles, le manque de tolérance à la frustration, l’impatience, la difficulté à différer la gratification, etc. ne constituent donc pas des « caprices », mais sont liés à cette immaturité du cerveau chez l’enfant. Le rôle des adultes est d’accompagner les enfants, surtout les tout-petits, dans la découverte de ces phénomènes nouveaux et déroutants pour eux, de les aider à nommer les émotions et les sensations corporelles qu’ils éprouvent, pour leur permettre de les apprivoiser et, progressivement, de les réguler.

Différentes phases ont été identifiées dans le développement émotionnel de l’enfant. À partir de l’âge de douze mois, l’enfant rentre dans une phase d’individualisation. Il ne se perçoit plus seulement comme un « prolongement », une « annexe » de ses parents, mais comme un individu à part entière. Durant cette phase, des colères peuvent survenir assez fréquemment. Elles durent plus ou moins longtemps suivant l’enfant, son entourage et la façon dont il est accompagné dans la découverte de ses émotions.

Les compétences émotionnelles se développent, parallèlement aux compétences cognitives et langagières, au cours de différentes phases, jusque vers l’âge de douze ans environ (Pons, Harris, et Rosnay, 2004). Dès l’âge préscolaire, les enfants apprennent à identifier les émotions d’autrui grâce à des indices extérieurs, par exemple, les expressions faciales. Un courant de recherche nomme « théorie de l’esprit » (theory of mind) la capacité à se représenter ses états mentaux et ceux d’une autre personne, qui permet aussi d’expliquer ou de prédire des comportements. Elle constitue une étape importante du développement de l’enfant, notamment du point de vue des interactions sociales. La théorie de l’esprit propose une distinction entre une dimension cognitive d’une part – la capacité à se représenter les pensées, croyances, intentions, connaissances sur le monde d’autrui – et une dimension affective de l’autre, qui se manifeste par la capacité à identifier les états émotionnels et les sentiments des autres dans un contexte social (Duval et al., 2011). Cette dernière est étroitement liée à la notion d’empathie. Entre trois et six ans, les enfants commencent également à comprendre l’origine de certaines émotions chez d’autres enfants et conçoivent que, dans une même situation, deux personnes peuvent avoir deux émotions différentes. Ils peuvent également commencer à se rendre compte de la différence qui peut exister entre l’émotion ressentie et l’émotion exprimée (Pons, Harris, et Rosnay, 2004).

Une nouvelle phase du développement des compétences émotionnelles prend place vers l’âge de sept ans. C’est à cette période qu’ils vont commencer à comprendre le lien entre la mémoire et les émotions. Ils vont notamment se rendre compte que certains éléments ou certaines expériences peuvent réactiver des émotions précédemment ressenties et que le temps permet de diminuer l’intensité des émotions. À huit ans, les enfants ont totalement acquis la valence des émotions – c’est-à-dire qu’il savent si une émotion est « positive » ou « négative » –, mais les frontières entre les différentes émotions restent parfois difficiles à déterminer (Simoës-Perlant et Lemercier, 2018). Ils commencent aussi à mieux réguler leurs émotions. La régulation émotionnelle renvoie au processus « permettant d’initier, d’éviter, d’inhiber, de maintenir ou moduler l’occurrence, la forme, l’intensité, la durée d’états internes de sensation, de processus physiologiques liés aux émotions, attentionnels, d’états motivationnels et de comportements émotionnels au bénéfice de l’accomplissement de buts individuels, de l’adaptation sociale ou biologique » (Nader-Grosbois, Houssa, Jacobs et Mazzone, 2016). Ils recourent principalement, dans un premier temps, à des techniques de régulation « comportementales », comme courir ou jeter des objets, avant de pouvoir adopter un point de vue plus réflexif sur leurs émotions. Vers 8 ans également, les enfants réalisent qu’une personne peut ressentir plusieurs émotions, même contradictoires, en même temps (Pons, Harris, et Rosnay, 2004). Durant l’ensemble de ces phases, le lexique émotionnel de l’enfant se développe, en particulier jusqu’à l’âge de onze ans, où il commence à se stabiliser. La compréhension des émotions dépende non seulement des capacités cognitives verbales, mais aussi non verbales.

Aider les enfants à comprendre leurs émotions et celles d’autrui leur permet aussi d’apprendre à mieux les réguler et favorise leur bien-être psychologique. Les compétences émotionnelles sont également positivement reliées aux relations avec les autres et aux performances scolaires (Simoës-Perlant et Lemercier, 2018). Il est donc essentiel d’accompagner l’apprentissage des compétences socio-émotionnelles de l’enfant, notamment à l’école, pour offrir à tous et à chacun la possibilité de les développer de façon optimale.

 

Toutes les références bibliographiques se trouvent sur cette page.

Les différents articles ont été rédigés par Pascale Haag (EHESS, BONHEURS, LSN) et Lisa Cognard (université Paris Diderot, CRI, LSN). Retrouvez les précédents épisodes : (1) Qu’est-ce qu’une émotion ?  (2) Un peu d’histoire (3) Un fait social  (4) Dans le corps et dans le cerveau

Un grand merci à Margot Le Lepvrier pour les illustrations