Créer des "Collectifs apprenants" pour mettre la recherche au service de la réussite éducative.

L'exemple du Lab School Network :


Cet article de Pascale Haag a été publié dans le carnet OLO N° 7 de l’association Anthropologie pour tous L’Ecole relance l’enquête. Retrouvez l’intégralité de ce numéro ici.


« Les enseignants ont souvent le sentiment d’être considérés  comme des pourvoyeurs de données, sans bénéficier en retour  d’informations leur permettant de faire évoluer  leurs pratiques dans les classes…» 

Dans un contexte socio-économique en pleine mutation, l’éducation et les institutions scolaires connaissent des changements inédits et rapides, amenant les enseignants à faire évoluer constamment leurs pratiques pour continuer à répondre aux besoins de leurs élèves. Leur formation – initiale ou continue – ne leur permettant pas nécessairement d’acquérir tous les outils dont ils ont besoin pour faire face à un nombre croissant de défis, ils s’organisent pour trouver des réponses à leurs questions, partager leurs expériences, innover, produire des ressources et s’entraider de diverses manières. Des groupes de travail et réseaux d’échange, des plus informels aux plus structurés, se constituent, afin de « briser les murs de pratiques solitaires et créer des espaces sûrs où les professeurs partagent et apprennent les uns des autres » (Bryk, 2017). Un nombre croissant de recherches indique que de tels collectifs favorisent le sentiment d’efficacité professionnelle et la confiance en soi, permettent d’entretenir la motivation, et ont un effet positif sur la satisfaction au travail des enseignants aussi bien que sur les apprentissages des élèves (Gibert, 2018). Certains de ces collectifs se constituent sur la base d’un partenariat avec des équipes de recherche. Cependant, en France, malgré un nombre important d’expérimentations pédagogiques depuis les années 1980, les liens entre les chercheurs et les enseignants restent ténus. Ainsi que le font observer différents auteurs, les chercheurs communiquent peu sur les résultats de leurs travaux auprès des acteurs de l’éducation (Marchive, 2008 ; Rey et Gaussel, 2016).


Les enseignants ont souvent le sentiment d’être considérés comme des pourvoyeurs de données, sans bénéficier en retour d’informations leur permettant de faire évoluer leurs pratiques dans les classes (ou alors, uniquement sous la forme d’injonctions prescriptives) et ne voient pas toujours l’utilité d’échanges avec des chercheurs.

Pourtant, réfléchir à la manière dont chercheurs et enseignants peuvent collaborer pour faciliter l’appropriation des apports de la recherche par ces derniers, en « rapprochant les savoirs experts et les savoirs profanes », en créant « un espace réflexif » et une « zone interprétative partagée » (Robin et al., 2015), constitue l’une des voies possibles pour favoriser la réussite des élèves et le développement professionnel des acteurs éducatifs. Différentes expérimentations montrent le caractère bénéfique de ce que Barrère, Saujat et Lantheaume (2008) nomment « une communauté scientifique élargie ». Les Lieux d’Éducation associés (LÉA) de l’IFÉ, qui visent à soutenir la réflexion sur les pratiques en associant équipes enseignantes et chercheurs en éducation, en constituent un exemple.

Tisser davantage de liens entre recherche et pratiques pédagogiques, mettre la recherche au service de la réussite éducative, est également, à une échelle beaucoup plus modeste, la raison d’être du Lab School Network (http://www.labschool.fr), un collectif citoyen fondé en 2015, qui réunit des acteurs d’horizons différents (enseignants, chercheurs, parents, acteurs associatifs, etc.). Ce réseau informel géré par une association se propose de contribuer à la transition éducative par différents moyens :

1/ Créer des lieux d’échanges, de formations mutuelles et de sensibilisation à travers des événements à destination de divers publics (forums ouverts, séminaires, colloques universitaires, partage de pratiques) ; 2/ Adapter le concept de lab school en France, dans un premier temps en passant par la création d’une école associative adossée à une équipe de chercheurs, puis encontribuant à la diffusion de ce concept auprès de l’Éducation nationale ; 3/ Mener des recherches-actions collaboratives avec des enseignants désireux de travailler avec des chercheurs et des chercheurs désireux de travailler avec des enseignants.

Le présent article est centré sur ce dernier volet. La première partie concerne les rôles et postures des partenaires impliqués dans une recherche-action afin de créer un collectif apprenant. Dans la deuxième partie, je présente un retour d’expérience sur une recherche-action menée en lien avec la CARDIE (Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation) dans une circonscription de Paris entre 2017 et 2019. La dernière partie décrit un projet de recherche-action à venir, qui sera mis en place à partir de la rentrée 2019-2020 sur le thème « Qu’est-ce qu’un praticien réflexif ? Comment le devenir ? ».



1. Quelle approche pour favoriser la collaboration entre enseignants et chercheurs ?


La collaboration entre chercheurs et professionnels de l’éducation ne se décrète pas et ne va pas de soi. En effet, les attentes des uns et des autres diffèrent bien souvent : les enseignants souhaitent trouver des solutions et des réponses à leurs questionnements, tandis que la recherche vise avant tout à la description et à la compréhension des phénomènes observés. Il s’agit donc de parvenir à une dialectique plus équilibrée entre les préoccupations du monde de la recherche et de celui de la pratique professionnelle, de façon à construire ensemble les problématiques et objectifs sans qu’un des partenaires prenne l’ascendant sur l’autre. L’approche par « recherche-action » constitue un cadre apte à concilier les besoins de toutes les parties.


La recherche-action est une méthode apparue dans les années 1940, dont la paternité est le plus souvent attribuée à Kurt Lewin. Il s’agit d’une méthode d’intervention reliée à des pratiques de changement qui réponde « à la fois aux préoccupations pratiques d’acteurs se trouvant en situation problématique et au développement des sciences sociales, par une collaboration qui les relie selon un schéma éthique mutuellement acceptable » (Rapoport, 1970). Si les recherches-actions constituent pour les chercheurs une occasion de renouveler leurs conceptions de la science et de la recherche, elles s’accompagnent nécessairement d’une redéfinition de leur rôle dans le dispositif d’enquête, en renonçant à « la posture surplombante du chercheur, habituelle aux sciences sociales institutionnalisées, qui ont longtemps pensé dévoiler les situations qu’elles décrivaient et rendre visibles aux acteurs eux-mêmes leur action et ses motifs » (Ingold, 2011).


Cette redéfinition des rôles s’inscrit dans un contexte de remise en question, depuis les années 1970, de la division classique du travail entre chercheurs professionnels « producteurs de connaissances », et praticiens détenteurs de savoirs d’expérience et d’action, exclus du champ de la « connaissance légitime ». Un nouveau « contrat science-société », distinct de celui qui dominait dans les années 1945- 1980, a émergé de cette remise en cause, qui reconnaît la place de tous les acteurs dans la production de connaissances, et dont les maîtres mots sont « participation » et « réflexivité » (Barré, 2017 ; Bonny, 2017). C’est en se référant à ce nouveau contrat science-société dont la mise en oeuvre reste, d’une certaine façon, à inventer, que le Lab School Network envisage la collaboration entre chercheurs et professionnels de l’éducation.



2. Devenir une « circonscription apprenante » avec la CARDIE de Paris.


Depuis 2015, la circonscription 17A de Paris s’est engagée dans une démarche de « pilotage partagé pour des écoles apprenantes » (Expérithèque #2017F et #2018CF), à l’initiative de l’inspectrice de la circonscription en réponse à un certain nombre de difficultés rencontrées sur ce territoire caractérisé par une grande hétérogénéité sociale. Cette circonscription se compose de vingt-deux écoles accueillant environ 5 000 élèves, dont quatre en REP, tandis que cinq d’entre elles reçoivent principalement des élèves issus de milieux privilégiés.

Sur Expérithèque, les fiches du projet présentent le mode de fonctionnement de ce pilotage comme celui d’une « organisation ouverte et apprenante » s’appuyant sur la coopération entre les directeurs, les enseignants, le RASED, la secrétaire de circonscription, les conseillères pédagogiques de la circonscription et l’inspectrice. Les objectifs en sont d’une part l’amélioration des pratiques professionnelles, de la cohérence du travail en équipe et du bien-être, d’autre part l’amélioration des résultats scolaires des élèves et de leur cadre d’apprentissage.</