Gratitude et lien social : comment cultiver des relations constructives à l'école et en famille ?

Mis à jour : janv. 12

Actuellement professeure de psychologie du développement à l’Université Lyon 2, Rebecca Shankland nous a fait le plaisir d’accepter notre invitation au Petit-déjeuner scientifique des cinq ans du Lab School Network le 26 novembre 2020, en proposant une intervention sur le thème de la gratitude.


Psychologue clinicienne de formation spécialisée dans la prévention, Rebecca Shankland s’est intéressée dans son parcours aux différents déterminants du bien-être en se questionnant sur les éléments pouvant permettre aux individus de s’adapter aux mieux à une situation en évitant les conduites à risques ainsi que le potentiel développement de symptomatologies. Elle a réalisé sa thèse sur les compétences psychosociales, en comparant le développement de ces compétences dans différents types de pédagogie : Steiner, Montessori, Frenet, les écoles nouvelles ainsi que le système scolaire traditionnel.


Malgré certaines craintes des parents concernant les potentielles difficultés d’adaptation de leur(s) enfant(s) au sein de la société à la sortie de ces écoles alternatives, elle constate une meilleure adaptation à la fin du lycée, à l’arrivée dans l’enseignement supérieur, une meilleure réussite dans le supérieur mais également moins de stress et de symptômes anxieux et dépressifs.



Comment développer plus de gratitude, à l’école, en famille et au travail ?


La gratitude est une émotion prosociale, elle favorise une meilleure qualité des relations, plus de solidarité et donc de bien-être. Nous avons tous intérêt à développer cette émotion pour améliorer notre qualité de vie.


Cela peut sembler simple et naturel : on donne, on reçoit. Pourtant, on constate un déficit d’expression de gratitude dans notre société actuelle : on ne sent pas assez de reconnaissance. Cela peut concerner des parents soulignant un manque de reconnaissance de la part de leur(s) enfant(s) ; des enseignants qui décrivent des élèves qui seraient « clients », qui ne respecteraient pas leur travail et leurs efforts, des parents peu compréhensifs mais aussi un manque de reconnaissance au sein de la hiérarchie. Ces troubles de déficit de reconnaissance au travail peuvent être une source de mal être, qui parfois peut entraîner des situations de burn-out.



Pourquoi y-a-t-il un déficit d’expression de gratitude dans notre société de nos jours ?


Tout d’abord, notre société serait davantage individualiste, on parle d’une génération autocentrée « generation Me » (Twenge, 2007) qui a plus de difficulté à percevoir les efforts et intentions positives d’autrui. En effet, ces dernières années, des chercheurs ont constaté un développement d’une estime de soi exagérée qui diminuerait la qualité des relations. Un gonflement artificiel de l’égo entrainerait alors plus de difficultés à ressentir de l’empathie et donc à éprouver et exprimer de la gratitude.

Par conséquent, les interventions visant la promotion de la santé mentale aujourd’hui sont orientées vers le développement des compétences psychosociales, notamment les compétences relationnelles (empathie, écoute, capacité à coopérer), qui sont fondamentales pour développer des relations de qualité.


Une autre explication du déficit d’expression de gratitude : il serait lié à l’imprégnation par une culture qui valorise fortement la critique négative. En effet, des recherches ont mis en évidence qu’une personne qui effectue une critique négative est perçue comme plus intelligente que celle qui fait des remarques positives.


Enfin, ce déficit pourrait être dû au manque de compétence émotionnelles des individus. Il y a encore quelques années, ces dernières ne faisaient pas partie du programme scolaire et n’est pas nécessairement présent au sein des familles. L’identification, la compréhension et l’expression des émotions ne sont donc pas aisés pour tout le monde.



Un changement serait-il possible ?


Depuis quelques années, on assiste à un développement et une transmission des compétences psychosociales qui font désormais partie des programmes de l’éducation nationale depuis 2016. De plus, durant la période de crise sanitaire actuelle, un certain nombre d’outils numériques en libre accès ont été générés pour aider les établissements scolaires et les parents à découvrir les compétences psychosociales. Face aux périodes de confinement, la régulation des émotions a suscité un intérêt grandissant.


D’après les enquêtes qui ont suivi, on a pu observer la perception de l’utilité de ces pratiques par les enseignants pour « recréer du lien », « partager le vécu », « développer des compétences de résilience », etc.

La gratitude est une dimension que l’on peut travailler en milieu scolaire pour favoriser la qualité du lien social. Par exemple, en école maternelle des « cercles de gratitude » peuvent permettre aux enfants d’orienter l’attention en fin de journée vers ce qui s’est bien passé durant la journée. Cela permet de contrer le biais de négativité qui, en tant qu’humain, nous pousse naturellement à relever davantage le négatif, ce qui dysfonctionne, ce qui nous déplait dans une situation. Cela peut générer de la frustration, du stress, de l’anxiété qui font augmenter à leur tour le biais de négativité ; c’est un cercle vicieux. Durant cette expérience, le premier temps était dédié au focus sur les aspects satisfaisants de la journée ; le second aux remerciements aux personnes qui ont contribué à ce ces moments soient positifs. Les retours des enfants ont augmenté la motivation des enseignants et l’engagement dans la préparation des activités pour leurs élèves.


Autre expérience en primaire dans des établissements scolaires réunissant des élèves de milieux sociaux variés (projet financé par l’Institut Nationale de Prévention et d’Education pour la Santé) : le « journal de gratitude ». Les élèves devaient noter trois choses pour lesquelles ils éprouvaient de la gratitude pendant deux semaines. Les élèves étaient divisés en deux groupes : le groupe « gratitude » et le groupe « contrôle » qui notait des éléments neutres. A l’issu de l’expérience, on observait une différence au niveau de l’humeur et de la santé (perception de la vitalité) chez les élèves ayant réalisé le journal de gratitude comparativement au groupe contrôle.

L’expérience du « journal de gratitude » a été réalisé à l’international dans des collèges, lycées, mettant en évidence ses effets positifs pour les adolescents également.


Enfin, une autre étude comparative a été réalisé au collège, comparant la pratique du « journal d’attention » et du « journal de gratitude » à un groupe contrôle réalisant un journal d’objets neutres (pays, couleurs…). Certains élèves tenaient donc un journal d’attention (événements agréables…), les autres remplissaient le journal de gratitude (événements agréables + remerciements). Les résultats ont montré que les élèves ayant rempli le journal de gratitude rapportaient plus de bien-être que le groupe journal d’attention et que le groupe contrôle réalisant un journal d’objets neutres. Dans les études menées auprès des étudiants, le journal de gratitude a montré des effets maintenus six mois après l’exercice réalisé sur 2 semaines.


Il est aussi essentiel d’échanger de la gratitude au sein d’une équipe. Les tableaux de gratitude sont une solution pour exprimer de la gratitude de manière anonyme ou même sans l’exprimer à haute voix en face à face. La gratitude est une émotion souvent forte, il est parfois compliqué de l’exprimer sans être touché. Par écrit, c’est une manière plus facile et tout aussi efficace de faire circuler la gratitude.


Dans le cadre familial cette fois-ci, l’expression de la gratitude peut se faire pendant le repas, à l’heure du coucher, avec une « boite à merci », le concept « d’où vient cet objet » (penser à toute la chaine humaine impliquée dans la possibilité d’utiliser l’objet que l’on apprécie et auquel on a pensé pour cet exercice) permettant de relever l’effort qui a été fait pour construire cet objet ou cultiver cet aliment.


La gratitude… à ma merci !


Afin de pouvoir développer de la gratitude, il est nécessaire d’être en mesure de faire preuve d’attention, d’empathie, de savoir identifier et accepter ses émotions, mais aussi de faire preuve d’humilité et d’acceptation d’une certaine interdépendance. Dans le contexte organisationnel, on remarque une difficulté à exprimer de la gratitude. En effet, on a l’impression que l’on est en train de dire à l’autre que l’on ne détient pas les compétences suffisantes pour agir par soi-même. Il faut donc accepter cette interdépendance, pour supprimer la frustration. Paradoxalement, l’humain est une « espèce sociale » qui valorise tout de même l’indépendance et l’autonomie. L’interdépendance n’est donc souvent pas une émotion très agréable, elle nécessite une force d’humilité : nous avons besoin des autres à certains moments de notre existence.


Exprimer de la gratitude procure des bienfaits aux autres :


- un sentiment d’être utile

- un sentiment de lien social (on peut penser aux applaudissements à 20h pour soutenir les soignants durant la crise sanitaire du Covid19).

- développe le soutien social (solidarité)

- permet de renouer des liens (après un dommage par exemple)


Mais les effets s’observent également sur la personne qui éprouve la gratitude mais également personnels (Emmons et McCullough, 2003) :


- réduit les effets délétères du stress

- améliore le fonctionnement du système immunitaire

- diminue les symptômes anxieux et dépressifs

- améliore la satisfaction par rapport à la vie

- a des effets à long terme grâce à une meilleure capacité à résoudre les problèmes (Fredrickson, 2001)

- permet de mieux se souvenir d’événements positifs, les souvenirs vont être plus facile d’accès lorsque l’on a pris l’habitude de cultiver la gratitude

- diminue la tendance à se comparer aux autres concernant ceux que l’on considérerait comme meilleur que nous (comparaison ascendante) souvent source de souffrance : on va plutôt se rendre compte de la chance que l’on a (comparaison sociale descendante)

- permet de contrecarrer l’adaptation hédonique (surprise du quotidien, savourer l’instant présent, se rendre compte de ce que l’on possède, de ce dont nous pouvons jouir au quotidien, se concentrer sur ce qui compte réellement pour nous-même)



La gratitude va donc au-delà de la politesse. Finalement bien plus qu’une émotion, la gratitude est une attitude générale envers la vie, une orientation reconnaissante (une capacité à éprouver de la gratitude envers davantage de choses, envers plus de personnes ou d’entités (la nature, la vie…).

Nous remercions toutes les personnes présentes pour votre enthousiasme durant ce petit-déjeuner anniversaire !


Ci-joint le PowerPoint de l'intervention :

Gratitude et lien social à l'école[5991]
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