Quelles recherches au LSN ? 5. Devenir une « circonscription apprenante » (P. Haag et M. Sepahpour)

1. Contexte de l’étude

Depuis 2015, la circonscription 17A de Paris s’est engagée dans une démarche de « pilotage partagé pour des écoles apprenantes » (Expérithèque, projets #2017 F et #2018CF). Cette circonscription se compose de vingt-deux écoles accueillant environ 5 000 élèves. Quatre de ces écoles sont situées en réseau d’éducation prioritaire (REP), tandis que cinq autres reçoivent des élèves issus de milieux privilégiés.

Initié par l’inspectrice de la circonscription, Isabelle Souron, en réponse à un certain nombre de difficultés rencontrées sur ce territoire caractérisé par une grande hétérogénéité sociale, ce nouveau mode de « pilotage de proximité », mis en place à partir de 2015, s’appuie sur la coopération entre les directeurs, les enseignants, les membres du RASED, la secrétaire de circonscription, les conseillères pédagogiques de la circonscription et l’inspectrice (IEN). Il a pour objectifs la valorisation et la mutualisation des initiatives et des apprentissages de chacun pour l’amélioration des résultats des élèves, dans un climat scolaire serein. La fiche descriptive du projet sur la bibliothèque des expérimentations pédagogiques de l’Éducation nationale (Expérithèque) présente le mode de fonctionnement de ce pilotage comme celui d’une « organisation ouverte et apprenante », dont les objectifs sont d’une part l’amélioration des pratiques professionnelles, de la cohérence du travail en équipe et du bien-être, d’autre part l’amélioration des résultats scolaires des élèves et de leur cadre d’apprentissage. Selon la même fiche, il s’agit « de permettre à chacun d’évoluer dans ses pratiques professionnelles pour plus d’autonomie des élèves dans leurs apprentissages, plus d’individualisation des parcours et la réussite de tous ».

Dans un premier temps, l’inspectrice a veillé à rechercher le dialogue, à verbaliser les besoins et les problèmes pour construire avec les différents acteurs de la circonscription des solutions comprises et partagées. Elle a également permis et encouragé l’autonomie des groupes de travail, accordé une grande attention au bien-être au travail, observé les initiatives et les pratiques pédagogiques qui concourent à une meilleure réussite des élèves afin de les mettre en valeur, et surtout, a accordé le temps nécessaire aux équipes enseignantes pour s'approprier les réflexions et les traduire en actions concrètes : par exemple, usage de fichiers visant à rendre plus cohérent les parcours d’apprentissage, limitation des photocopies à usage « occupationnel » tels que le coloriage, transformation de l’évaluation, gestion des espaces d’apprentissages, suivi des parcours de l'élève, etc.

2. Une recherche-action à l’initiative de la CARDIE

Au cours de l’année scolaire 2017-2018, ce projet a pris la forme d’une recherche-action sur proposition de la Cellule académique recherche et développement en innovation et en expérimentation (CARDIE), dans le cadre d’une convention entre le Rectorat de l’académie de Paris et le Lab School Network. Il s’agissait d’accompagner tout au long de l’année les réunions d’un groupe de travail composé de l’inspectrice et d’une dizaine de volontaires – directeurs et directrices d’école et conseillères pédagogiques de la circonscription –, afin d’apporter l’éclairage de recherches sur les actions déjà menées et d’appuyer les décisions futures sur la recherche. Trois chercheures ont pris part à ce projet : Pascale Haag, maître de conférence à l’EHESS et fondatrice du Lab School Network, Melody Sepahpour, qui effectuait son service civique au Lab School Network durant une année de césure dans son master de psychologie à l’université Paris Descartes et, durant les premiers mois, Manon Laminie, qui y effectuait un stage pour valider le titre de psychologue à l’université Paris 8.

La première phase du travail a consisté à définir des objectifs et les premières réunions peuvent être décrites comme des étapes de « tâtonnement expérimental » : les attendus étaient encore flous et les discussions animées durant les réunions menaient dans différentes directions. Sans doute ce temps a-t-il permis aux parties prenantes d’apprendre à se connaître et à se faire confiance. Il y a également eu dans ces premières rencontres une dimension « cathartique » : les directeurs d’écoles et les conseillères pédagogiques avaient visiblement besoin d’échanger, de partager leur vécu et leurs expériences, et s’ils se montraient très réceptifs aux éclairages de la recherche que nous pouvions apporter à leurs discussions, il n’a pas été facile de définir des actions concrètes à mener au cours de l’année. Les besoins exprimés, qui portaient sur le fonctionnement global de leurs établissements, ne renvoyaient pas explicitement au concept d’organisation apprenante et il est ressorti des premières réunions que le projet visait surtout, pour eux, à :

  • rendre le fonctionnement des établissements et les innovations plus visibles

  • répondre aux besoins de chaque école

  • créer une culture commune dans la circonscription et favoriser le sentiment d’appartenance

  • améliorer le climat scolaire en vue de l’amélioration des apprentissages

  • fabriquer un outil d’auto-analyse de pratique pour permettre aux enseignants d’évaluer leur propre pratique et pour sortir la tête du guidon

  • créer ou utiliser des outils d’évaluation : climat scolaire, résultats des élèves, évolution des pratiques pédagogiques


L’inspectrice était à l’écoute et encourageait ces échanges. Sa posture était celle d’une facilitatrice et sa position hiérarchique ne semblait pas inhiber les participants, qui évoquaient très librement leurs aspirations et les difficultés rencontrées. Au début de l’année 2018, à la suite d’échanges entre la CARDIE, l’inspectrice et les chercheurs, des objectifs plus précis ont été définis. Le groupe de travail s’est engagé dans la création d’outils de diagnostic et d’évaluation de ce pilotage, tout en cherchant à expliciter ce que serait une « circonscription apprenante », puisque cette notion n’avait finalement occupé que peu de place dans les échanges et les discussions ont fait apparaître qu’elle n’avait jamais été évoquée aux enseignants de la circonscription.

3. Création d’un outil sur les pratiques pédagogiques dans les écoles

Un questionnaire a été élaboré sur une proposition initiale de l’inspectrice[1]. La première partie comprenait deux questions ouvertes destinées à mieux connaître les représentations des enseignants et des directeurs d’école par rapport au pilotage de la circonscription :

➔ Pour vous, qu’est-ce qu’une organisation apprenante dans le contexte d’une école ?

➔ Pour vous qu’est-ce qu’une gouvernance démocratique à l’échelle d’une école ?

La suite de ce questionnaire comprenait quatre sections thématiques : la première (13 questions) visait à identifier la prévalence de pratiques pédagogiques encouragées dans le cadre de ce pilotage, comme, par exemple, l’organisation de conseils d’élèves, l’arrivée échelonnée des élèves en classe, l’enseignement explicite des compétences psycho-sociales ou la sanction réparatrice ; la deuxième (13 questions) portait sur ce que les enseignants mettaient en œuvre pour faire évoluer leurs pratiques (formation, participation à un groupe de recherche, consultation du site de la circonscription, etc.) ; la troisième (4 questions) interrogeait la perception du soutien dans l’environnement professionnel et la quatrième (6 questions) celle des changements observés par les enseignants lorsqu’ils ont introduit de nouvelles pratiques dans les classes.

3.1. Procédure

Le questionnaire a été diffusé par l’inspectrice auprès de l’ensemble des directeurs et directrices d’école de la circonscription, qui les ont transmis aux enseignants et enseignantes. La participation à l’enquête était facultative. Au total, 107 personnes ont répondu au questionnaire parmi lesquelles 34 exercent en école maternelle, 58 en élémentaire, 13 dans une école polyvalente et 2 enseignants n’ont pas indiqué clairement le niveau scolaire dans lequel ils exercent.

Les deux questions ouvertes au début du questionnaire ont recueilli un nombre de réponses limité. En effet, seuls 69 participants sur 107 ont répondu à la question leur demandant de définir une organisation apprenante (environ 64 %) et 57 à la seconde question relative à leur conception d’une gouvernance démocratique à l’échelle d’une école (environ 53 %).

3.2. Résultats

3.2.1. Réponses aux questions ouvertes

Pour la majorité des répondants, la principale caractéristique d’une organisation apprenante en contexte scolaire est la dimension collaborative, évoquée par 45 participants[2] par des expressions telles que partage ou échanges de pratiques, mutualisation, coopération, travailler en équipe, ou encore, entraide. Les notions d’apprentissage, de formation, d’évolution, d’expérimentation et de recherche sont apparues dans 35 réponses. Enfin, l’importance de la communication, des échanges d’idées, de partage de réflexions a été soulignée par 17 participants, tandis que 8 participants ont mis en avant l’idée de bienveillance, de la valorisation des efforts et des retours constructifs.

La gouvernance démocratique se traduit au premier chef, pour 24 participants, par le droit de chacun à la parole, le dialogue et l’écoute et pour 21 participants par une gestion et une prise de décisions collectives. Elle implique la participation active de tous – élèves et enseignants – pour 17 participants. Enfin, l’absence de relations hiérarchiques est mentionnée par 6 participants.