À la découverte des émotions (3) : Un fait social

Dernière mise à jour : 20 avr. 2021



Les émotions ont, pendant longtemps, occupé une place secondaire dans les recherches en sciences sociales, d’une part parce qu’elles ont souvent été envisagées du point de vue biologique, sans prendre en considération les dimensions sociales et culturelles (Deluermoz et al., 2013), d’autre part parce qu’elles étaient considérées comme relevant de l’individu et de l’intime (Jeantet, 2019). Cependant, depuis le début des années 1980, un nombre croissant de sociologues, comme Arlie R. Hochschild et Robert M. Gordon, se sont intéressés aux émotions en tant que « constructions sociales » et « faits sociaux ». Les émotions sont désormais reconnues comme des objets historiques et sociaux ; les représentations que nous nous en faisons évoluent en même temps que la société, ses codes et ses valeurs.


La vie affective des membres d’une société est en grande partie déterminée par des normes sociales. L’expression des émotions – qu’elle soit individuelle ou collective – est souvent dictée par le contexte, comme par exemple la tristesse lors de funérailles. L’expérience émotionnelle est tributaire de normes qui sont internalisées dès l’enfance, ce qui n’empêche cependant pas la sincérité (Minner, 2019). Différents facteurs, comme le sexe, la culture ou le groupe social, affectent la conceptualisation et l’acceptabilité de la manifestation de certaines émotions (Hochschild, 1979, 2017). Ainsi, en dehors des émotions primaires, généralement reconnues comme universelles et transculturelles, la palette des émotions peut présenter des spécificités sous certaines latitudes, comme l’illustre le cas de l’amae, qui désigne au Japon un sentiment plaisant d’attachement ou de dépendance vis-à-vis d’un proche.




Les variations inter-individuelles dans l’expression des émotions et les stéréotypes liés au genre ont été largement étudiés (Mauss et Robinson, 2009). L’un des exemples de stéréotype les plus courants est celui de l’association de la raison et de la rationalité avec le masculin et des émotions avec le féminin : l’homme serait naturellement doué d’une meilleure maîtrise de ses émotions et d’une plus grande capacité à raisonner que la femme, qui serait plus sensible et plus disposée à extérioriser ses émotions. L’idée n’est pas récente, puisque la théorie antique des tempéraments établissait déjà un lien ent