À la découverte des émotions (3) : Un peu d'histoire



Les émotions ont, pendant longtemps, occupé une place secondaire dans les recherches en sciences sociales, d’une part parce qu’elles ont souvent été envisagées du point de vue biologique, sans prendre en considération les dimensions sociales et culturelles (Deluermoz et al., 2013), d’autre part parce qu’elles étaient considérées comme relevant de l’individu et de l’intime (Jeantet, 2019). Cependant, depuis le début des années 1980, un nombre croissant de sociologues, comme Arlie R. Hochschild et Robert M. Gordon, se sont intéressés aux émotions en tant que « constructions sociales » et « faits sociaux ». Les émotions sont désormais reconnues comme des objets historiques et sociaux ; les représentations que nous nous en faisons évoluent en même temps que la société, ses codes et ses valeurs.


La vie affective des membres d’une société est en grande partie déterminée par des normes sociales. L’expression des émotions – qu’elle soit individuelle ou collective – est souvent dictée par le contexte, comme par exemple la tristesse lors de funérailles. L’expérience émotionnelle est tributaire de normes qui sont internalisées dès l’enfance, ce qui n’empêche cependant pas la sincérité (Minner, 2019). Différents facteurs, comme le sexe, la culture ou le groupe social, affectent la conceptualisation et l’acceptabilité de la manifestation de certaines émotions (Hochschild, 1979, 2017). Ainsi, en dehors des émotions primaires, généralement reconnues comme universelles et transculturelles, la palette des émotions peut présenter des spécificités sous certaines latitudes, comme l’illustre le cas de l’amae, qui désigne au Japon un sentiment plaisant d’attachement ou de dépendance vis-à-vis d’un proche.




Les variations inter-individuelles dans l’expression des émotions et les stéréotypes liés au genre ont été largement étudiés (Mauss et Robinson, 2009). L’un des exemples de stéréotype les plus courants est celui de l’association de la raison et de la rationalité avec le masculin et des émotions avec le féminin : l’homme serait naturellement doué d’une meilleure maîtrise de ses émotions et d’une plus grande capacité à raisonner que la femme, qui serait plus sensible et plus disposée à extérioriser ses émotions. L’idée n’est pas récente, puisque la théorie antique des tempéraments établissait déjà un lien entre le masculin et les émotions dites « chaudes et sèches » telles que la colère ou la hardiesse, et entre le féminin et les émotions « froides et humides » que sont la modestie, la douceur ou la compassion (Boquet et Lett, 2018). Aujourd’hui encore, l’expression d’une émotion comme la colère est perçue différemment selon le sexe : considérée comme un signe de « puissance » chez l’homme, elle est assimilée que chez la femme à un manque de contrôle de soi, voire à une manifestation « d’hystérie ». L’expression d’une même émotion peut donc être vue comme une qualité pour un sexe et comme un défaut, voire un handicap, pour l’autre sexe (Niedenthal, Krauth-Gruber, & Ric, 2009). Le groupe social, enfin, a un impact sur l’expression et la régulation des émotions : les parents des classes moyennes et supérieures auraient ainsi tendance à encourager davantage l’expression des émotions que les parents de milieux populaires (Montandon, 1992).


Certaines émotions jouent un rôle de régulateur et de contrôle social. C’est notamment le cas de l’embarras, l’anxiété, la culpabilité ou la honte, qui peuvent être ressenties lorsqu’un individu envisage de transgresser une norme sociale. À l’inverse, la fierté, l’admiration ou la gratitude jouent un rôle dans la « fabrique culturelle » des émotions en constituant des « sanctions positives » qui motivent l’individu et renforcent son sentiment d’appartenance au groupe (Minner, 2019).


Dans le champ de l’enfance, les variables sociales et culturelles qui affectent la façon dont les enfants identifient et expriment leurs émotions font l’objet de recherches depuis la fin des années 1980. L’importance du processus de socialisation a été mis en évidence, de même que son influence sur la représentation des émotions chez les enfants : Deux types de personnes interviennent dans le processus de socialisation : les socialisateurs – les adultes facilitent la socialisation – et les socialisés – en l’occurrence, les enfants (Gordon, 1989). La socialisation émotionnelle des enfants se déroule principalement à l’école et dans la sphère familiale et les adultes jouent un rôle de premier plan dans le développement émotionnel durant la petite enfance (Coutu et Lepage, 2017). Une partie de la socialisation consiste à apprendre aux enfants à réprimer ou à dissimuler certaines émotions : on leur demande, par exemple, de ne pas se mettre en colère ou de ne pas pleurer (Montandon et Osiek, 1996). Progressivement, les enfants comprennent et anticipent les attentes sociales et les réactions face à l’expression de telle ou telle émotion, même si tous les enfants ne développent pas tous cette capacité de la même manière ou au même degré (McCoy et Masters, 1985).

Ainsi qu’on le verra dans le chapitre sur le développement de l’enfant, l’âge et la maîtrise du langage constituent des facteurs très importants par rapport à l’expression et au contrôle des émotions. Il est désormais admis que ces capacités – expression, compréhension et régulation des émotions – sont des facteurs déterminants du succès scolaire et, ultérieurement, de la réussite sociale des enfants (Coutu et Lepage, 2017). Pour réduire les inégalités scolaires, accompagner les élèves dans la découverte des émotions est fondamental. Leur fournir des clés de compréhension du monde social par rapport à cette question – de manière aussi explicite que possible et en développant leur esprit critique – ne l’est pas moins, en particulier dans le cas d’enfants des milieux les plus éloignés de l’école.


Toutes les références bibliographiques se trouvent sur cette page.

Retrouvez les précédents épisodes : (1) Qu’est-ce qu’une émotion ?  (2) Un peu d’histoire

Les différents articles ont été rédigés par Pascale Haag (EHESS, BONHEURS, LSN) et Lisa Cognard (université Paris Diderot, CRI, LSN).

Un grand merci à Margot Le Lepvrier pour les illustrations

Inscrivez vous à notre Newsletter !

Lab School Paris

46, 48 rue de Montreuil, 75011 PARIS

© 2020 - labschool.fr - Tous droits réservés

  • Mail
  • Facebook
  • Twiter
  • Instagram
  • Youtube
  • Linkedin