L’inclusion scolaire, une utopie ?

Petit-déjeuner Scientifique du 15 octobre 2021 Intervenante : Claire de Saint Martin


Chaque trimestre, le Lab School Network organise des Petits-déjeuners scientifiques. Il s'agit de rencontres conviviales durant lesquelles un chercheur ou une chercheuse est invité.e pour parler de ses travaux sur différents thèmes touchant à l’éducation. Ces événements permettent de renforcer les liens entre la recherche, les acteurs de l’éducation et tous les citoyens apprenants.


Pour ce deuxième Petit-déjeuner scientifique de l’année 2021-2022, le Lab School Network a eu le plaisir d'accueillir Claire de Saint Martin, Maître de Conférences en Sciences de l’éducation et de la formation au Laboratoire EMA de l'université CY Cergy Paris. Ses recherches portent notamment sur la connaissance et l'organisation du système éducatif, l'histoire de l'éducation, l'inclusion et les politiques inclusives, la scolarisation des enfants en situation de handicap et les pédagogies (en particulier les pédagogies institutionnelles). Ses activités de recherche s’inscrivent dans le cadre de la socio-clinique institutionnelle et se caractérisent par une démarche méthodologique et épistémologique spécifique : appréhender et comprendre les réalités des terrains étudiés, analyser les pratiques professionnelles et les rapports des individus aux institutions par la mise en place d’un dispositif collectif de recherche avec les usagers et les bénéficiaires, et pas uniquement avec les professionnels. La socio-clinique institutionnelle s'inscrit dans le champ de la «recherche avec». Claire de Saint Martin s'inscrit dans le cadre théorique et méthodologique de la sociologie de l'enfance, qui considère l'enfant comme un acteur social, agissant sur son environnement. Elle pense les recherches avec les enfants et non sur eux.


L’inclusion scolaire désigne l’adaptation de l’environnement pour chaque enfant. L’inclusion concerne tout le monde dans une institution donnée et pas uniquement, par exemple, les professionnels qui s’occupent des enfants, mais aussi les parents et les enfants. Une des lacunes de la définition de l’inclusion scolaire est l'appropriation de l’inclusion dans l'institution scolaire: ce sont les élèves ordinaires. Pour Claire de Saint Martin, l’école n’est pas que le lieu des apprentissages, surtout l’école primaire, c’est aussi le lieu de la socialisation et donc l’inclusion scolaire ne peut pas concerner uniquement les apprentissages ou l’acquisition de connaissances. Elle doit aussi concerner «le vivre ensemble» bien que cela ne suffit pas selon Claire de Saint Martin. Autre élément essentiel de l'inclusion: les modalités de cet accueil et de l’accompagnement des enfants dans cette démarche inclusive.


I. Explication du cadre théorique


Claire de Saint Martin, s’inscrit dans le cadre théorique de la socio-clinique institutionnelle, qui repose sur une définition de l’institution comme une dynamique dans laquelle interagissent tous les acteurs qui s’y trouvent. Donc l’institution ne se réduit pas à un établissement, elle a une organisation, c’est une dynamique qui fait vivre tous les acteurs impliqués dans cette institution. Toute institution contient des non-dits, des contradictions, et c’est l’analyse institutionnelle qui permet de les dévoiler par l’analyse des implications. L’implication désigne le rapport de toute personne à l’institution c’est-à-dire que dès qu’on est en rapport avec une institution on est impliqué dedans, il n’est pas question de volontarisme dans le sens du mot implication.


Claire de Saint Martin, appuie sa présentation sur une recherche faite avec des élèves de CLIS 1 (Classes pour l’Inclusion Scolaire), de 3 écoles de la région parisienne. Au cours de cette recherche, Claire de Saint Martin a proposé aux élèves de questionner leurs places dans l’institution. Les élèves de CLIS 1 sont des anciennes ULIS (Unités Localisées pour l’Inclusion Scolaire), il s’agit de classes pour l’inclusion scolaire, un dispositif de scolarisation collective au sein de l’institution scolaire, où les élèves étaient accueillis dans un dispositif à part. Il existe 4 CLIS selon les types de déficience, CLIS 1 (troubles des fonctions cognitives ou mentales), CLIS 2 (les troubles auditifs), CLIS 3 (troubles visuels) et CLIS 4 (troubles moteurs, polyhandicap).


Les CLIS ont été remplacées par les dispositifs ULIS, depuis la rentrée de 2015. Et donc Claire de Saint Martin, a mené cette recherche avec les enfants, elle voulait questionner leurs places à partir de leur perception, par exemple en leur demandant« je vous propose qu’on réfléchisse ensemble sur le fait que vous ayez plusieurs places dans l’école puisque vous êtes à la fois dans la classe de CLIS mais vous fréquentez aussi une classe ordinaire ». Pour Claire de Saint Martin c’est un analyseur, c’est-à-dire que le fait de dire cela va susciter des réactions des élèves qui vont les conduire à expliciter leurs rapports aux institutions.


II. En quoi l’inclusion est un concept idéologique ?


Dans une conférence, Alain Blanc rappelait qu’on ne pouvait pas être contre l’inclusion va de pair avec une participation égalitaire de tous. Concernant l’école, depuis la rentrée de 2013 tous les textes de rentrée revendiquent le postulat de l’éducabilité de tous les élèves puisqu’il est explicitement précisé que tout enfant est capable d’apprendre, ce qui n’était pas forcément le cas dans les textes précédents. Nous remarquons bien que ce concept porte une idéologie et un projet de société très fort. En même temps, si on définit l’inclusion par le vivre ensemble, on peut voir rapidement à quel point cette visée se heurte à la réalité.


En son sens, l'inclusion est plutôt un idéal à atteindre, une utopie, elle peut aussi constituer au sein de l’espace scolaire une illusion, au sens où l’on tient pour réel ce qui ne l’est pas encore. L’inclusion est donc à la fois un résultat, car elle existe lorsque tout le monde arrive à vivre ensemble ou comme le dit Claire de Saint Martin, à faire ensemble, et en même temps un processus car elle suppose de mettre en œuvre des moyens pour parvenir à ce résultat . Ce concept idéologique est une utopie car pour Claire de Saint Martin, l’évolution lexicale rend compte de cela, c’est-à-dire qu’au début de la mise en place de l’inclusion scolaire à partir de la loi du 11 février 2005, on parlait d’inclusion scolaire, ensuite on a parlé d’éducation inclusive et dans le mot éducation on voyait bien évidemment, la globalité du mot éducation. L’éducation ce n’est pas uniquement la question des apprentissages, l’expression éducation inclusive est une position radicale.


Maintenant on parle d’école inclusive. Pour Claire de Saint Martin, cette évolution lexicale rend compte finalement de l’impossibilité de l’école à faire advenir l’inclusion. C’est-à-dire que le mot école renvoie à l’imaginaire de sens commun: qu’est-ce qu’une école ? Une école c’est le lieu où on apprend, ce n’est pas forcément entendu comme le lieu où l’on vit et fait ensemble. L’expression “école inclusive” renforce la centration de la compréhension de l’inclusion scolaire sur les apprentissages, et de plus elle n’envisage plus le résultat du mot inclusion, mais elle ne s’intéresse plus qu’au processus pourtant il ne suffit pas qu’un lieu soit inclusif pour que l’inclusion se fasse. Au sens de Claire de Saint Martin, l’expression “école inclusive” renvoie à l’échec partiel de la mise en œuvre des politiques scolaires sur l’inclusion. Il s’agit donc d’un concept idéologique et cette idéologie est porteuse d’une utopie, mais l’utopie n’est pas censée se réaliser.


III. Les obstacles à l’inclusion scolaire


Premier obstacle


Très concrètement, le premier obstacle d’une inclusion scolaire est financier. C’est-à-dire que si on veut donner à l’école la possibilité de s’adapter à chaque élève qui s’y trouve, cela demande un investissement budgétaire qui n’existe pas. Nous voyons par exemple les difficultés de recrutement des AESH (Accompagnants des Élèves en Situation de Handicap), les difficultés de formation, et même aussi dans certaines écoles la simple mise en accessibilité, qui n’est pas faite. Cependant, au sens de Claire de Saint Martin ce n’est pas le plus grand obstacle. Cela signifie qu 'on se réfugie souvent derrière le manque de moyens financiers pour se dédouaner de ses propres responsabilités.


Deuxième obstacle


Selon Claire de Saint Martin, le deuxième obstacle à l’inclusion, ce sont tous les outils et dispositifs dits inclusifs, notamment le projet personnalisé de scolarisation qui est un outil qui doit accompagner la scolarité de l’élève à besoin éducatif particulier (pas uniquement les enfants en situation de handicap).


D’une part on se souvient également que ce n’est pas si facile à mettre en oeuvre, et d’autre part, une des contradictions de ce projet personnalisé scolarisation c’est qu’il individualise beaucoup puisqu’il prône l’individualisation des apprentissages et pour Claire de Saint Martin, l’individualisation est une forme d’exclusion du groupe. Cela veut dire que lorsqu’on individualise, on sort l’élève du groupe d’apprentissage et on considère que l’apprentissage est l’affaire d’un seul individu alors que la classe est le lieu du collectif. Pour Claire de Saint Martin, cela occulte cette question du collectif. Cette focalisation sur la différence d’un enfant et non sur la diversité de tous, au sens de Claire de Saint Martin, constitue un des obstacles majeurs de l’inclusion scolaire.


Claire de Saint Martin, n’affirme pas que ces outils ne valent rien, mais elle remarque plutôt la difficulté de l’inclusion à l’école et la manière de l'aborder puisqu’on multiplie des outils qui démontrent que tout cela ne fonctionne pas très bien. Il se pose donc la question de savoir si c’est vraiment à partir de l’élève en situation de handicap ou l’élève à besoin éducatif particulier qu’il faut réfléchir l’inclusion scolaire. Il y a aussi la multiplication des dispositifs qui risquent finalement de perdre le sens de l’inclusion. Depuis 2019 il y a le PIAL: le pôle inclusif d'accompagnement localisé, qui finalement organise les emplois du temps et les mises à disposition des AESH (Accompagnants des Élèves en Situation de Handicap). Finalement les enseignants et les acteurs de l’école doivent se débrouiller pour trouver des solutions à la réalité concrète qu’ils éprouvent au quotidien.


Pour Claire de Saint Martin cela la renvoie à un des obstacles, peut-être indépassable à l’inclusion scolaire, qui est l’organisation elle-même. D’autant plus que depuis un certain nombre d’années maintenant, on cultive l’évaluation, on fait tout le temps des évaluations à force de faire des évaluations, on n’oublie peut-être un peu d’apprendre et que finalement c’est cette normativité là qui au sens de Claire de Saint Martin constitue, le plus grand obstacle, c’est-à-dire que pour les élèves qui sont sur le versant des troubles des fonctions cognitives, ils ne peuvent absolument pas répondre à ces normes scolaires, cela oblige donc par exemple aux enseignants de CLIS à des gymnastiques qui pouvaient conduire un enfant à fréquenter 4 classes c’est-à-dire que dans une école il y avait un élève qui allait en CM1 qui était son âge de référence pour les activités physiques et sportives, il allait en CE2 pour les sciences, il allait en CE1 pour les maths, ensuite pour le français et les autres disciplines scolaires il restait en CLIS. Donc cela l’obligeait à fréquenter 4 lieux différents par semaine. On voit tout de suite comment ce fonctionnement constitue un obstacle à l’inclusion scolaire.


Troisième obstacle


Le dernier obstacle, concerne les représentations sociales parce que finalement il semble pour Claire de Saint Martin que tous ces dispositifs loin de combattre, le premier obstacle qui est de considérer l’autre comme quelqu’un d’inférieur, on renforce peut-être cette représentation sociale au sens où l’enfant à besoin éducatif particulier est toujours considéré à partir de ses manques ou de ses besoins mais jamais à partir de ce qu’il peut faire, ce qui conduit au cauchemar du bricolage héroïque dont parle Eberson. Par exemple, la mise en place des tutorats est très à la mode, sauf que la difficulté c’est que ce tutorat se fait toujours à sens unique. C’est à dire que l’élève dit ordinaire accompagne l'élève à besoin éducatif particulier, et donc elle renvoie toujours ces élèves à besoin éducatif particulier à ce qu’ils ne savent ou ne peuvent pas faire et jamais à ce qu’ils sont capables de faire.


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